La mission de Wilfred Grenfell

La mission de Wilfred Grenfell a offert les premiers services de soins de santé continus au Labrador et dans le nord de l'île de Terre-Neuve. Avant l'ouverture d'un premier hôpital à Battle Harbour en 1893, cette région était pauvre en soins de santé. Il n'y avait pas d'hôpitaux, d'infirmières dûment formées et de médecins autres que les rares qui s'aventuraient parfois sur la côte labradorienne en provenance de l'île ou du Royaume-Uni. D'abord offerts surtout l'été, les services de soins de santé qu'établit Wilfred Grenfell s'élargissent au cours des ans et sont prodigués à l'année au tournant du siècle.

Wilfred Grenfell, vers 1910.
Wilfred Grenfell, vers 1910.
Le médecin britannique Wilfred Grenfell consacre sa vie à l'implantation de soins de santé au Labrador et dans le nord de l'île de Terre-Neuve.

Tiré de Down to the Sea, de Wilfred T. Grenfell, Fleming H. Revell Company, New York, 1910, p. 184.

En plus de la prestation de services de santé, la mission de Wilfred Grenfell cherche également à amorcer des transformations sociales dans les secteurs agricole, éducatif et industriel. Les bénévoles qu'il recrute construisent donc des écoles et contribuent à la mise sur pied de scieries, d'exploitations agricoles communautaires, d'une coopérative ainsi qu'à une production artisanale commerciale susceptible de fournir d'autres sources de revenus.

Les débuts de la mission de Wilfred Grenfell

Le médecin britannique Wilfred Grenfell met le pied au Labrador en 1892 dans le but de s'informer des conditions de vie des pêcheurs pour le compte de l'organisme Royal National Mission to Deep Sea Fishermen du Royaume-Uni. Il parcourt le littoral labradorien une grande partie de l'été à bord du navire-hôpital Albert. Il y soigne environ 900 personnes atteintes d'infections diverses.

Consterné par le dénuement dans lequel vivent les habitants et le manque de services de soins de santé, Wilfred Grenfell consacre l'année suivante à une campagne de financement à St. John's et en Angleterre afin de mettre en place des services de soins de santé au Labrador. Sa collecte de fonds s'effectue en marge de l'organisme Royal National Mission to Deep Sea Fishermen, qui juge que cette entreprise dépasse ses propres moyens financiers et son mandat. Le médecin persiste en formant la mission de Grenfell (qui prend plus tard le nom de International Grenfell Association) et assure pendant près d'un siècle la prestation de soins de santé au Labrador.

Il revient l'été suivant, accompagné cette fois des médecins Eliot Curwen et Alfred Bobardt, et des religieuses infirmières Cecilia Williams et Ada Carwardine. Ils ouvrent un hôpital à Battle Harbour et amorcent la construction d'un autre à Indian Harbour. Wilfred Grenfell obtient également un deuxième navire-hôpital, le Princess May. Le personnel médical peut dorénavant offrir des soins médicaux dans les villages côtiers et les campements de pêche.

Hôpital de Battle Harbour, avant 1930.
Hôpital de Battle Harbour, avant 1930.
Wilfred Grenfell ouvre le premier hôpital du Labrador à Battle Harbour en 1893.

Photographe inconnu. Avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-325.098), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Wilfred Grenfell jette l'ancre dans 87 ports avec le Princess May et traite à son bord 794 patients avant de quitter le Labrador plus tard à l'automne. Pour sa part, le Dr Curwen rencontre 1052 patients à bord du Albert. À l'hôpital de Battle Harbour, le Dr Bobardt soigne 33 patients hospitalisés et 647 patients ambulatoires. La plupart d'entre eux font partie de la flottille de pêche migratoire. Ils partent de l'île de Terre-neuve et naviguent jusqu'au Labrador tous les étés.

À son retour à St. John's en novembre, il poursuit sa campagne de financement et cherche également des appuis à sa cause. Il donne donc des conférences et projette des diapositives sur verre portant sur le Labrador. Le Dr Bobardt et lui entreprennent aussi une tournée de conférences au Canada. Divers organismes religieux, des représentants politiques et des citoyens se montrent très généreux. À Montréal, les deux hommes reçoivent de sir Donald Smith, le président du Chemin de fer Canadien Pacifique et de la Banque de Montréal, un yacht-hôpital, le Dahinda. Le Dr Thomas Roddick, un médecin originaire de Terre-Neuve établi au Québec, leur offre un bateau de plus faible tonnage, l'Eurilia McKinnon.

L'expansion

En 1894, la mission ouvre un hôpital à Indian Harbour pour la durée de l'été. L'hôpital de Battle Harbour reste en activité l'hiver suivant sous la direction du Dr Frederick Willway. En plus des patients qu'il traite à l'hôpital, ce dernier franchit environ 2897 kilomètres le long de la côte du Labrador en traîneau à chiens pour porter secours aux malades et aux blessés.

La mission de Wilfred Grenfell prend de l'expansion au fil des ans. En 1899, il prend possession d'un gros navire-hôpital, le Strathcona, du nom de son donateur sir Donald Smith, baron Strathcona. C'est le premier bateau équipé d'un appareil de radiographie. Il est aussi doté d'un dispensaire, de lits en cas d'urgence et d'un espace de rencontre.

Le Strathcona, vers 1910.
Le Strathcona, vers 1910.
La mission de Grenfell reçoit en 1899 un navire-hôpital, le Strathcona, qui permet au personnel médical d'offrir des soins dans les campements de pêche et villages côtiers du Labrador et du nord de Terre-Neuve.

Tiré de Labrador: The Country and the People, de Wilfred T. Grenfell, The MacMillan Company, New York, 1910, p. 246.

En 1901, la mission s'étend à la péninsule Northern de l'île de Terre-Neuve avec l'ouverture d'un hôpital permanent à St. Anthony. Cette collectivité devient le quartier général de la mission de Wilfred Grenfell. On y ouvre aussi un orphelinat et une école non confessionnelle en 1904 et 1909 respectivement. Les hôpitaux se multiplient aussi au Labrador. Parmi les localités choisies, North West River (1915), Saint Mary's River (1929), et Cartwright (1936). Les collectivités de Forteau (1908), Spotted Islands (1913), Lewis Bay (1920), Flower's Cove (1923), Mutton Bay (1926) et Englee (1936) accueillent des postes de soins infirmiers.

St. Anthony, vers 1920.
St. Anthony, vers 1920.
La mission de Wilfred Grenfell étend ses services à la péninsule Northern de l'île de Terre-Neuve avec l'ouverture d'un hôpital permanent à St. Anthony en 1901.

Photographe inconnu. Avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-323.011), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Wilfred Grenfell recrute de nombreux bénévoles pour travailler dans les hôpitaux et les postes de soins infirmiers. Certains d'entre eux sont financièrement à l'aise ou des personnes influentes de la société, par exemple le futur gouverneur de l'État de New York Nelson Rockefeller, et les héritiers de B. F. Goodrich, le fabricant de produits en caoutchouc. D'autres sont des membres très compétents du corps médical et viennent des États-Unis et du Royaume-Uni. La majorité d'entre eux ne reste qu'un été au Labrador ou à St. Anthony avant de reprendre leurs activités régulières. Quelques-uns comme les Drs Harry Paddon et Cluny Macpherson y séjournent pendant plusieurs années.

Des entreprises non médicales

La mission de Grenfell ne cherche pas seulement à fournir des services médicaux, mais également à améliorer l'ensemble des conditions de vie de la population du Labrador et du nord de l'île de Terre-Neuve. En mettant de l'avant l'éducation et le développement des secteurs agricole et industriel, la mission espère que les habitants deviendront autonomes et généreront eux-mêmes de nouvelles sources de revenus. Des établissements scolaires ouvrent leurs portes à St. Anthony et dans d'autres collectivités du sud-est du Labrador dont Cartwright, North West River, et Muddy Bay. L'organisme permet aussi à des étudiants prometteurs de fréquenter des universités américaines reconnues. Des formations en menuiserie et en tissage sont également offertes aux adultes. L'organisme administre des orphelinats à St. Anthony et à Cartwright.

La mission entend également stimuler le développement industriel par l'instauration de coopératives situées à proximité des établissements de soins de santé. Wilfred Grenfell espère que les habitants finiront ainsi par s'éloigner de l'économie du troc. Ils retrouveraient leur autonomie et le goût de l'épargne. (Wilfred Grenfell, 1909, p. 240). Les bénévoles jettent les bases d'une industrie locale de l'artisanat. Des habitants vendent les petits tapis crochetés, les tricots faits main et d'autres articles à des boutiques situées en Amérique du Nord. De nos jours, les tapis Grenfell de la première époque ont atteint le statut d'œuvres d'art. Quelques-uns sont exposés dans des musées et des galeries. D'autres appartiennent à des collections privées ou à des collections d'antiquités.

Un tapis crocheté Grenfell, vers 1928.
Un tapis crocheté Grenfell, vers 1928.
Les bénévoles de la mission participent à l'établissement d'une industrie d'artisanat locale. Elle permet aux habitants de vendre leur production à des boutiques aux États-Unis.
Artiste inconnue. Avec la permission de Paula Laverty.

L'implantation de grandes fermes communautaires à St. Anthony, Flower's Cove et d'autres collectivités à cette époque a pour but de favoriser la culture potagère et, dans certaines exploitations agricoles, l'élevage de porcs, de chèvres et d'autre bétail. Les bénévoles encouragent aussi les familles à entretenir un potager privé. Il s'agit ici d'augmenter le revenu familial et de diminuer le taux de malnutrition. Toutefois, le mode de vie de la plupart des habitants, dicté par la pêche migratoire, et le climat inhospitalier du Labrador font de la culture potagère un objectif peu réaliste. Les échecs s'accumulent.

Si Wilfred Grenfell vise l'amélioration des conditions de vie au Labrador et dans le nord de l'île de Terre-Neuve, sa démarche entre parfois en conflit avec les habitudes de vie de la population locale. Plutôt que de s'adapter au mode de vie migrateur d'une partie des habitants, il choisit d'établir les hôpitaux, les écoles et les fermes communautaires dans les grands centres, là où les résidents sont sédentaires. Les nombreux bénévoles qui répondent à son appel sont originaires du Royaume-Uni ou de l'Amérique du Nord, et débordent de bonnes intentions. Ils n'en imposent pas moins leurs propres valeurs et traditions aux locaux. Néanmoins, les diverses collectivités sont heureuses de les accueillir.

Les années suivantes

Wilfred Grenfell comprend l'importance d'une meilleure organisation et d'un financement continu devant l'essor qu'a pris sa propre mission. Il constitue alors une société en vertu de la Canadian Companies Act [loi sur les entreprises canadiennes] de 1899, et forme en 1914 l'organisme International Grenfell Association (IGA). Celui-ci poursuit ses activités médicales au Labrador et dans le nord de l'île de Terre-Neuve pendant la plus grande partie du 20e siècle. Après l'entrée de la province dans la Confédération canadienne en 1949, le gouvernement provincial lui accorde du financement supplémentaire. Vers la fin des années 1970, la province paye toutes les dépenses de l'organisme. En 1981, l'organisme cède au gouvernement ses postes de soins infirmiers, ses hôpitaux, son matériel et toutes ses autres ressources médicales pour la somme symbolique de 1 $.

De nos jours, la régie régionale Labrador-Grenfell offre des soins de santé sur le territoire que desservait autrefois l'International Grenfell Association. Désormais une fondation privée, l'organisme est toujours en activité. Il octroie fréquemment des subventions à des organismes à but non lucratif axés sur l'amélioration de la santé, de l'éducation et du bien-être des habitants des régions côtières du Labrador et du nord de l'île de Terre-Neuve.

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